La libellule bleue

"Le pied de mon père" de Zoé Valdés

 

 

Alma Desemparada songea à son père. Pourquoi était-il allé fourrer sa queue dans la chatte de sa mère ? Pourquoi avoir craché sa sauce dedans ? Pourquoi sa mère avait-elle ouvert les jambes ? Pour l'avoir, elle ? Mettre au monde une crève-la-faim ?
            - Toi tu es née d'une giclée perdue un jour que tes parents baisaient debout contre le mur du Malecon, lui avait dit tante Exquise longtemps auparavant.
            Plus d'une fois on lui avait présenté tel ou tel type comme étant son père.
            - Voilà ton père, ton foutu père, lui avait dit sa mère le jour de ses six ans, alors que son parrain débarquait avec un gâteau trop sucré.
            Alma aurait donné n'importe quoi à présent pour une miette d'un gâteau pareil, même rance. Un sirop fruité imaginaire coula dans ses veines fragiles. Il avait été question si souvent de l'identité véritable de ce maudit père. Le coup des poubelles ou du panier abandonné devant la porte, elle n'y croyait plus. Si le type du gâteau était son père, elle s'en foutait purement et simplement.

 

            L'histoire d'Alma Desemparada n'a rien d'un conte de fée même si ... La petite cubaine raconte avec ses mots d'enfant, de jeune fille ou de femme sa vie auprès d'une mère qui la haïssait plus que tout, ivrogne confirmée et surtout dangereusement violente et excessive. Elle parle de son combat quotidien pour survivre dans un pays en proie à la famine, la dictature et la répression. Et surtout elle nous confie son incroyable secret, si lourd à porter. Elle a un point d'interrogation qui lui démange sérieusement le pied : celui qu'elle a en commun avec son père. Un père absent, longtemps inconnu qu'elle aurait bien aimé entendre dire, rien qu'une fois, de sa bouche ces quelques mots : "Je t'aime.".

 

            Souffrant de ce manque elle se réfugie dans la marginalisme jusqu'à ce qu'elle rencontre Ernesto, son amour, la preuve qu'elle attendait depuis toujours : on peut aimer jusqu'à en mourir ...

 

            Zoé Valdés déroute. Jonglant entre la troisième personne et la première, sautant d'une histoire d'enfant à une autre d'adulte, elle noie le lecteur dans un tourbillon de tendresse et de violence et celui-ci se prend à penser : Ne serait-ce pas son histoire qu'elle raconte ? Et cette histoire, croyez-le bien, est bien plus parsemée de malheurs que de bonheurs ...

 

            A lire avec tendresse.

 

            Kartapus.

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